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Saugrenu go fast mortuaire !!!

Quiconque constate un décès, précise le lieu du défunt. Ceci afin de trouver la société de pompes funèbres de proximité pour s’occuper des démarches. En Centrafrique, on découvre plutôt la vétusté des entreprises mortuaires. On trébuche sur des anachronismes : généralement le requérant utilise plutôt les services de particuliers en négociant leurs pick-up ou alors les taxis-brousse pour le transport des corps. Et pour un coût élevé car chacun a des obligations. L’immobilisation d’un véhicule en Afrique à un coût financier certain. L’heure n’est plus aux sentiments ancestraux nobles.

Le choix de maintien du corps dans le domicile du lieu en attendant une solution n’est pas possible. Car un corps se décompose. Les soins de conservation dans une chambre funéraire auraient pu être une solution idéale sauf qu’il n’en existe pas dans l’arrière-pays. Par exemple à l’étranger, pour répondre à ce type de besoin, les pompes funèbres peuvent proposer une table réfrigérante mortuaire pour la présentation et la conservation du corps dans un lieu comme le domicile. Mais même à Bangui la Capitale les places à la morgue sont limitées.

D’ailleurs quand on stationne devant l’hôpital communautaire, on est pris à la gorge par le nombre important de sortie de personnes décédées.

Ensuite se pose la question de quel cimetière pourrait recevoir le corps. À Bangui, le cimetière de Ndrès est saturé. Il circule même l’idée de le raser. Mais pourquoi ? S’il est saturé, il suffit d’en ouvrir un autre à l’extérieur de la ville. Pour vous donner une idée, la Centrafrique c’est grand comme la France et la Belgique réunies et pour à peine 5 millions d’habitants. Donc la question de la place ne devrait pas se poser. Qu’est-ce qui se joue au point de commencer à manquer de respect aux morts ?

Si cette ignominieuse idée se réalise, je ne suis pas loin de penser que ces hectares de terrain seront réattribués comme par hasard aux privilégiés de la nation. Comme cela s’est produit du côté de Ouango où des locaux non fortunés ont été délogé de leurs propriétés et de leurs champs au profit de toujours les mêmes.

C’est dans ce contexte là que je vais vous conter une histoire pour éclairer l’émergence d’une nouvelle pratique :

Une famille de la capitale est informée par téléphone portable de la mort du père de famille survenue quelques heures plutôt en province. Il est donc question de rapatrier urgemment le corps du défunt. Pour la simple raison que sa femme et ses enfants sont dans la capitale. Et c’est là qu’il serait logique de lui rendre un dernier hommage entouré par sa famille proche et ses amis.

Le temps pressait. Tout le monde est acculé à une bonne prospective. Plus le temps passe et vite le corps se décompose. Les rares personnes possédant un véhicule utilitaire Pick-up demandaient une somme astronomique pour ramener le corps vers la capitale. La famille n’avait pas les moyens. Elle se retourne vers les taxis-brousse. Mais là aussi cela semblait difficile même s’ils ont l’habitude de ce genre de transport. En effet, généralement ils reviennent vers la capitale, chargés à bloc de passagers et de colis. D’où la difficulté de caser un mort.

Aussi la famille s’est rabattue vers les taxis-moto. Ah ! Vous voulez savoir comment est-ce possible ? Je vais vous dire ce que je sais. Plusieurs motards ont été approché. Systématiquement ils ont refusé. Car tous trouvaient l’idée saugrenue. Il s’agit tout de même d’une demande qui suscite quelque inquiétude. Mais comme c’est souvent le cas, l’argent arrive toujours à plier le plus vertueux. Un motard, après une solide négociation financière, accepte de faire le job. C’était la fin de la journée et il fallait faire vite. Les obsèques doivent absolument avoir lieu le lendemain matin.

Il fallait ensuite trouver le comment faire. La moto n’a pas de remorque. Çà n’est pas non plus un side-car, auquel cas il suffirait d’installer le corps dans le panier. Il n’était pas question non plus de le fourrer dans un grand sac qu’on attacherait sur le porte-bagage. Sacré dilemme.

La seule solution était que le corps puisse voyager comme un passager normal. Comme il est sans vie, il fallait juste l’arrimer. La première idée qui viendrait, c’est de fabriquer un dossier sur lequel pourrait être caler le corps. Mais non, les routes africaines sont en trop mauvais état pour pouvoir offrir un voyage sans encombre. L’élément le plus sûr dans cette équipée reste le pilote. Celui-ci s’installe sur sa moto. Le défunt est placé derrière lui. On attache le mort au motard. Un lien maintient le buste du mort bien collé au dos du motard. Les bras du mort sont attachés parallèlement aux bras du motard. Les jambes du mort attachées aux jambes du motard. Pour finir, une longue branche de palmier est fixée verticalement sur la moto pour bien signifier qu’il s’agit d’un convoi mortuaire.

Dans la pénombre de la nuit naissante, le motard lance son engin à l’assaut de la savane africaine. Le voyage sera long. Ils doivent arriver au lever du jour dans la capitale. Il n’y a pas de lampadaire sur les pistes centrafricaines. En sus, le pilote devra éviter tous les nids de poule. Une chute dans ces conditions ? IMPENSABLE. Je n’ose pas imaginer le déploiement de tout le noir obscur sur leurs têtes et l’abnégation de notre motard. Caressé par les ombres menaçantes qui alimentent ses peurs hors de contrôle, galvanisé par l’enjeu (que cela finisse vite), allégé de tous ses problèmes existentiels, le motard ne s’est pas arrêté. Mû seulement par le désir de se débarrasser de son fardeau, il traça à la lumière du phare de sa moto sa ligne d’ariane tortueuse à travers la savane africaine à l’heure où les lions dormaient.

Çà n’était certainement pas un moment de solitude. L’autre était là sans être. Omniprésent dans le dos. « Tu m’as parlé ? », « non », « tu m’as touché ? », « Non ? ». « Arrête de bouger ! ». Fidèle à son vœu de silence, son compagnon n’avait pourtant pas répondu. Notre motard, délire-t-il ?  Ou alors s’invente-t-il juste une compagnie participative ? S’il y a en lui quelque chose de téméraire, c’est bien son abnégation à faire, non pas ce qu’il sait faire, de la moto, mais de le faire volontairement en compagnie de la mort. Ce qui semble moins compréhensible pour nous autres qui pensons que le motard passe sa vie à éviter la mort. Non, il a trucidé le peureux qui est en lui. Fût-ce jusqu’en enfer, il fera l’effort exigé, c’est son vœu le plus ardent. Pur manichéisme ? Je n’en sais rien. En tout cas, il poursuivra son périple dans cette nuit noire qui lui offrira quelques sombres forêts, histoire de pimenter un peu la charge émotionnelle.

Au clair-obscur du matin, l’équipée arrive sans encombre (pourtant il y avait un encombrant) à la barrière de contrôle de route de l’entrée de la capitale. En général, les agents de l’état, policiers, douaniers, qui sont toujours prompts à faire les poches des routiers n’ont pas traîné comme de coutume. Sur ce coup, ils étaient dépassés. Ils ont très vite levé leur barrière et laissé passer le cortège.

Le motard livre le défunt à sa famille. Quand il rentre chez lui, il hurla que personne ne l’approche. Il doit se débarrasser de tout ce qu’il avait porté sur lui. On doit brûler ses habits. Ensuite il doit se laver avec une médecine africaine dans l’esprit des anciens avant de reprendre contact avec la communauté. Cette sorcellerie vise à l’alléger d’une éventuelle influence de sa dernière fréquentation. La même eau a été utilisée pour laver la moto. Est-ce une pratique mystique pour donner du crédit à son aventure ? Soyons bien d’accord, il ne vous viendra quand même pas à l’idée d’aller serrer contre votre poitrine ce motard pour le féliciter d’avoir accompli cet exploit !!! Superstition ? En tout cas la mort a cette vertu de nous calmer de l’idée que l’on se fait de nous-même, nous rappeler notre mortalité.

Mais en attendant, le mortel (non, le motard) (c’est la même chose de toute façon) a gagné son combat. Il se contenterait dorénavant comme nous tous d’un modeste halètement, notre indispensable bise naso-branchiale, juste histoire de ne pas oublier seulement combien ce petit-rien est nécessaire. Et que c’est bien de respirer.

Cette histoire-là, n’est pas unique. Il se rapporte aussi qu’au cours d’une semblable équipée, dans un autre espace-temps, qu’il y a eu un accident de route et qu’une des jambes du défunt fut brûlée par le moteur de la moto.

Je vous le dis, voyager en moto en Centrafrique, n’est pas vivre un long fleuve tranquille.

En photo, un autre lézard de Centrafrique.

À très bientôt.

Stanislas Banda
Inji balé, Ocho balé
Uzu balé, ama balé